«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je dois expliquer le caractère de mon entreprise.»
Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...
«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du «Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares, les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une fortune, vous protestez en votre cœur.
—Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous aurais-je loué mes terres?
—Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je définisse le mien.
Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé peut-être par cette lumière venue d’en haut.
«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait conscience... Ils étaient perdus...
«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait droit où je devais me rendre.
«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!