Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel? rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de s’échapper.
«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite doucement.»
Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite, les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse, elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche, toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle, l’oblige à reculer, la repousse, alors quelle voudrait bondir, tenter le grand saut libérateur dans l’ombre.
Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.
Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis—Ce faible gazouillis... où donc?... elle écoute,—et le gazouillis devient un chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante: divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse, elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en imitant le labyrinthe de ce chant.
Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui annonce le jour?
Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains, elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est lui!
Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur prend un rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.
«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est levé. Ce sera délicat.»
Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme: elle parle de son métier.