Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.
Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:
«Mon ami Hourgues!
—Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont pas fatigué.
—On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.
—Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.
—Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»
III
Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper, plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes, inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé; parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.
Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il se présentait ainsi.