Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte par le plaisir.

Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le bon serviteur n’avait pas succombé.

Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme un gémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre, serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat, trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue, parfum...

Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné; l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste armé de la massue qui jette bas.

C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés s’entr’ouvrent; les poings de James Randal sont deux mains jointes qui demandent grâce.

L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais, néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il doit se vaincre.

A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida: pouvait-il agir autrement?

Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme, toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour, l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume des yeux aimés.

A-t-il été cet homme-là?

Et Randal répond vaillamment: «Non.»