«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai peur: on croirait qu’il se repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui connaissais pas... J’ai peur.»

Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables, par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par un éclat de rire.

Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida, retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du cirque:

Monsieur Delannes,

Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser dans un sens que dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez vous.

Je vous verrai bientôt.

James Randal.

Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs, une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite? Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.

Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme d’habitude.

Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien découvrir de sous-entendu.