—Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces; par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse pas indifférent... Fais-tu la noce?»
A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit rien, tout d’abord, puis:
«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes affaires personnelles.
—Intransigeant! déjà!
—Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me sens pas très sociable.
—Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de l’amour...
—C’est un joli programme, dit Mathieu.
—Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir... Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse; l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!
—Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»
Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en alluma une autre.