Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit point précis, le nœud d’une planche, et ne le quittait pas des yeux. Il maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.

«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme, je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux être le remords de ce mauvais homme... voilà!

—Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance, presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la tentation devant sa porte, non pas une forme de l’esprit mauvais, mais elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!» Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors... ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»

Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:

«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»

Et se tournant vers Sam Harland:

«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»

Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc comme un homme ivre et tenait son genou serré entre ses paumes. Il balbutia difficilement:

«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais, car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment saoul, on vit sans image!...

—Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson qui m’entraîne à voler vers elle!