Soit… mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et, tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack Dill.
Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte, en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait beaucoup.
En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire. Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient aujourd'hui ; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins réjoui.
Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade.
En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très ordinaire : le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage ; il y eut de très brillantes parties de poker ; Carletti se montra plaisant ; Jane Holly fut repoussante à son ordinaire ; le vieux Smith fuma sa pipe, et notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant trois dollars versés d'avance.
Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est personnel.
Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly. Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous nous séparâmes. Mais… comment dirais-je… la proposition de Jane Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée, qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais, elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles elle accepta mon offre.
Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon mon habitude, je demeurai.
XXXI.
Une nuit offre toujours quelque chose de singulier, le lit étant un des lieux du monde où se font les plus belles métamorphoses, mais je dois dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut point me surprendre. En elle, l'amoureuse restait pareille à la tenancière de bar : elle réglait ses amours avec la même placidité que ses comptes.