Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens d’une histoire.—Je vais vous la conter.
La voici.
J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer. C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses, et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer, c’est l’âge mûr. Pourtant le vernis tenait encore; il n’y avait qu’une roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter pleinement une volupté.
Or, je fus déçu.—Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.—Bientôt on ne vit plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.—C’était fini.
Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.
Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une fois.—Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs dont la saveur est douce.—Détruire une matière ordonnée ou bien ordonner une matière brute.—Oui, c’est cela! détruire ou créer!—Eh bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus simple de détruire.
Quelle erreur!—Si les choses résistaient! mais elles ne résistent pas!—On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante. Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non, elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit à son tour.
Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera vous-même.—Tâchez de vous détruire spirituellement.—Ah! les beaux gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper, feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.—Et croyez-moi! votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.
Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre. Maintefois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.
Mercredi, 10 avril.