Je me trouve en un lieu que nous nommerons A. J’ai l’intention de me rendre en B. La volonté initiale d’aller en B suffira-t-elle à m’y conduire?
Supposons, par exemple, que B soit la maison de Ted Williams. En marchant, je verrai les jardins du Trocadéro qui m’engageront à me promener entre des bosquets et devant des fleurs,—un bar américain qui m’engagera à calmer une soif imaginaire,—la maison du consul de Bolivie qui m’engagera à projeter un voyage lointain, à rêver d’une ascension des Andes, à me figurer la forêt vierge, pleine d’orchidées et de papillons,—un cheval de selle, qui m’engagera à vouloir faire un tour au Bois, sur une belle jument fine et souple.
En temps ordinaire, aucune de ces images qui, toutes, présentent un attrait, éveillent un désir, ne saurait m’éloigner de la route A B.
En temps de spleen... Ah! mon Dieu!...
Peut-être ai-je eu, d’abord, l’intention d’aller chez Ted Williams, mais j’ai cédé, en chemin à toutes les propositions du paysage. J’ai pris les chemins de traverse. J’ai fait l’école buissonnière. Une femme m’a entraîné vers les boulevards, une devanture de librairie m’a retenu, j’ai accompagné un ami qui rentrait chez lui, j’ai fait ceci, j’ai fait cela, j’ai cédé à tous mes rêves, et la nuit tombe sans que je me sois rendu au point B, mon ancien but, qui est la maison de Ted Williams.
Ainsi, le spleen détruit l’effet d’un premier acte de volonté et livre l’esprit aux jeux de la brise.
Si, tout à l’heure, je parlais comme un insensé, si je gesticulais, si je bourdonnais, si je faisais des grimaces comme un enfant malade, c’est que, précisément, je cédais à toutes les sollicitations de ma fantaisie, sans que nul dessein pût me conduire.—La phrase de Ted Williams: «Est-ce que tu t’amuses?» me ramena sur la grand’route et me tira de cet affreux tournoiement auquel le spleen livre mon âme.
Cette folie est stérile quand elle se manifeste en paroles, mais elle donnerait de singuliers résultats pour peu que son action fût restreinte.
Vous connaissez mon ami Altano, l’acrobate.—Imaginez-le se réveillant, transi par le spleen, et allant, de grand matin, dans le cirque vide, pour obéir, musculairement, à toutes les sollicitations de son esprit.
Mes fantaisies devaient manquer d’agrément pour un spectateur, car elles avaient un champ d’exercice trop vaste. Les fantaisies d’Altano seraient superbes à voir, étant seulement musculaires. Elles formeraient un ensemble harmonieux, le spleen leur donnant ce ragoût d’exagération, d’inquiétude délirante qui ne produit chez moi qu’un absurde dérèglement.—A l’encontre des miens, les gestes d’Altano, excités par le spleen, dessineraient une ligne artistique. Pour atteindre à ce résultat, je m’exprime en trop de langues. C’est comme si un polyglotte se mettait à chanter une poésie qui serait déjà folle par le sens et dont chaque mot appartiendrait à un idiome différent.