Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme, elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.

Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.

Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation. Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie, parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.

«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un motif.—L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent les spectateurs que cette difformité passionne.—Il n’en va pas de même pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas, Poussière?...

—Insolent!

—... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de l’oiseau-lyre et du crapaud.—En résumé, l’homme n’est pas curieux des tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que, s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.

—Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer. Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je crois être votre ami.

—Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur, s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.

—Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien, le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais, Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.

—Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes où il vit à l’aise.