Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que, toujours, je me dis:

«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»

J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une immortalité.

Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.—Non! Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur, et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde, celle qui m’a dérobé le goût de vivre.

Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!... Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!—En vérité, Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole plus, j’ai le spleen.

On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la logique n’a plus rien à voir, une certitude classée, n’excite pas la douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort inutile où le spleen trouve son compte.

Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son sujet.—Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen vous surprendrait durant votre adoration.—Mais, à ce spleen il existe un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr. Et ce remède le voici: recréez l’espérance.—Si elle vit, si elle prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne sauriez faire mieux!—Tout est préférable à ce spleen où périt la raison.

Mercredi, 13 novembre.

J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de disparaître.

Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand, par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres environ, un omnibus qui venait au grand trot.