— Cela serait fort bien si le conseil des anciens n'estimait précisément qu'en achetant toute la colline, il achète aussi cet arbre-là. Songez, en outre, que le gouverneur pourrait nous reprocher d'acquérir un terrain morne et brûlé à si haut prix ; nous le faisons parce que vous êtes en cause ; cessez donc de disputer sottement au sujet d'un arbre.

— Non! dit le marchand de sa voix la plus rogue ; je réserve mon arbre. »


Déjà leur accent s'altère, s'aigrit. S'ils ne soutiennent plus le débit mesuré, presque courtois qu'ils affectaient d'abord, c'est qu'ils ont dit ce qu'ils voulaient dire, c'est qu'ils ont posé la question. Maintenant, ils peuvent se battre sans pitié, se servant de toutes armes utiles, car la force obscure, absurde qui les pousse exprime leur être entier. — Pourquoi ce désir fou d'un arbre solitaire? ils l'ignorent, mais ils sont tout secoués par ce désir ; ils le ressentent comme une passion aveugle, comme l'injonction d'un inexorable devoir.

Et, cependant, celui qui les surveille écoute, sans bouger, le regard avide, la bouche attentive, dans l'ombre de l'arbre solitaire.


« Non! répète le marchand, je m'en tiens là.

— Vous avez grand tort… mais, pour vous prouver notre bon vouloir, nous augmenterons le prix : il sera double.

— Il serait quintuple ou décuple, que je ne céderais pas.

— Vous céderez, ayant mieux réfléchi : vous céderez demain. Il est des obligations que l'on n'écarte pas, qui sont presque des contraintes : celles, par exemple, de ménager les puissants de ce monde. Votre refus affecterait péniblement le conseil des anciens.