Il reprit son souffle.

« Je veux le tuer! — D'abord, je suis parti de la maison, j'étais heureux sur les routes ; quand je m'arrêtais, j'aiguisais le vieux poignard que notre jardinier m'avait donné pour couper des roseaux. J'aiguisais surtout la pointe, et je chantais! On ne me retrouvait pas! j'étais libre… mais tous les jours, faire la même chose, c'est ennuyeux, et le vieux poignard a tant de rouille!… c'est difficile, c'est long! Je n'ai pas pu en voler un autre, et puis, je veux tuer mon père avec ce poignard-là! — Maintenant, je vais le reprendre au pied du mur où je l'ai laissé tomber ; demain, je retournerai vers Jérusalem, je rentrerai à la maison, je demanderai pardon, je pleurerai et, un soir, quand mon père sera seul au jardin, je le tuerai d'un coup dans le dos et je dirai à mon frère, à mes sœurs, à ma mère, aux esclaves, que j'ai vu, en guettant derrière un buisson, le vagabond qui a fait cela, car j'ai vraiment vu le vagabond qui a fait cela… c'est un Egyptien, grand, avec une oreille un peu déchirée… je lui ai déchiré l'oreille en défendant mon père… il s'est enfui… oh! mais on le retrouverait!

— Isaac, murmura la vieille Rachel, ton poignard n'est pas assez pointu. »

Elle n'avait encore dit mot durant la fin de ce récit ; son visage demeurait impassible ; seuls témoins de son émotion, ses longs doigts se croisaient et se décroisaient sans cesse. Elle répéta :

« Pas assez pointu… Eh bien, que veux-tu me demander? »

L'enfant répondit sur un ton évasif qui n'arrivait pas à masquer un trouble profond.

« Oh! rien, rien du tout, mais je pensais… Les magiciennes ont un grand pouvoir : elles savent ce qui arrivera demain, le jour suivant… et si je réussirai à aiguiser le poignard et, plus tard, si je… Enfin il y a des poudres que l'on fait fondre, il y a des plantes que l'on fait bouillir et des baves que l'on recueille, il y a du fiel que l'on prépare dans des coquillages marins… Je ne sais pas, moi, mais une magicienne… On m'a dit que des poudres, des plantes, des liquides préparés, et puis certains signes très forts… Rachel!… voulez-vous? Je ne sentirai pas, ainsi, autant de plaisir, mais puisque le poignard ne sera jamais assez pointu!… »

Isaac avait moins peur de ses propres paroles que du silence de Rachel. Haussé dans la lumière et dégageant la gorge aux mille rides, le vieux visage effrayait par son repos, son calme, sa froide indifférence. Quand Rachel se reprit à parler, ce fut sans regarder Isaac, ce fut tout au loin, d'une voix encore amincie et plaintive, cette fois… Il advient qu'un oiseau se plaigne comme s'il souffrait.

« Oh! dit-elle, la journée sera mauvaise! Dès l'aube, je le prévoyais, quand une angoisse m'a saisie, plus étrange, plus violente qu'à cette heure lointaine où mourut le grand Alexandre… le même trouble, pourtant si différent! plus profond, si profond! insondable, peut-être… Mais il s'agit, aujourd'hui, de cet enfant. Que dois-je faire? Le laisser partir sur la route? il ira tuer son père. Le guérir par une incantation, même la plus salutaire : mon incantation réservée? Ce serait lui enlever tout mérite. D'ailleurs, suis-je sûre, maintenant, de l'incantation qui guérit? — Cet enfant m'étonne, il m'inquiète. J'en ai vus, jadis, de plus criminels, de plus vils, bien que presque aussi beaux, et seul, pourtant, celui-ci m'épouvante. Que dois-je faire? »

Elle parut se décider :