« Eau profonde! ne retiens pas ton secret! »

Elle poursuivit :

« Tu parais t'être décidé… à quoi? je ne sais… Tu t'éloignes, tu es parti, je ne te vois plus, c'est l'ombre. »

Elle se tut ; elle ne pouvait retrouver l'image.

Brusquement, elle reprit :

« Je te revois! oh! que ton visage est changé! quel pauvre visage! quel visage misérable! tu portes sur ton visage l'inquiétude du second moment… pire que celle du premier, tant d'années avant! affreuse, celle-ci, implacable. Elle décompose ton visage. Ton visage se couvre de cendre… Tu t'en vas, tu marches dans la rumeur des foules, dans la fureur du vent ; tu marches près des eaux courantes, des eaux stagnantes et devant la houle des flots ; tu marches au ras des abîmes, sur les plus hautes cimes et dans les déserts rayonnants ; tu marches dans la nuit et le plein jour, tu traverses des crépuscules et des aurores ; tu marches, tu marches encore, sans te lasser, n'en pouvant plus, sans te lasser, les reins brisés, sans te lasser, défaillant, courbatu, les yeux brûlants de fièvre, la soif aux lèvres, les pieds enflés ; tu marches sans te retourner.

« Des caravanes défilent devant toi, tu ne les rejoins pas ; tu marches sur la route poudreuse, il faut marcher ; des navires aux voiles rouges partent du bord bleu de la mer vers l'autre bord d'un bleu plus sombre, mais toujours ils partent sans toi dans la gloire du soleil et te laissent dans l'ombre, alors toi, tu marches le long du rivage en les regardant fuir ; il faut marcher ; et tes pas se prennent au sable ; il faut marcher ; tu marches jusqu'au soir, tu marches en silence et, maintenant, je n'entends rien que le tout petit tintement incessant de cinq piécettes de cuivre dans une pochette à ton cou. »

Elle se tut. Elle se releva sur le coude. Elle murmura :

« C'est tout.

— C'est tout? dit Isaac. Alors, je ne tuerai pas mon père?