Bientôt, à cet endroit de la prairie, seule de l'herbe arrachée marquait avec un peu de terre fraîche la place inférieure du mort.

« Partez! dit alors la jeune femme d'une voix fiévreuse ; ne revenez plus. »

Enfin elle pouvait pleurer davantage, sans réserve, de tout son cœur, et ce faisant, accroupie à terre, pressant le sol noir de ses paumes ouvertes, elle murmurait des paroles véhémentes :

« Comme une charogne!… On t'a jeté là, dans un coin du parc, sans honneurs, sans respect, comme on jette une charogne ; seuls ces trois hommes semblaient se souvenir de toi : des esclaves. Les autres t'avaient oublié. — De ceux que tu fis tant rire, pas un ne m'accompagne ici, et déjà l'on s'ingénie à te remplacer! Sont-ils méchants? sont-ils fous? T'avoir connu et chercher un bouffon de ta trempe! — Toi, tu savais être gai : ton rire gras retentissait au loin frappant le cœur d'une joie soudaine ; tu prenais alentour le sujet le plus humble ; tout de suite on en devinait le trait ridicule, et l'on riait. Tu te promenais dans les jardins, tu montrais le plaisir que toutes les choses prennent à vivre et, possédé de ce même plaisir, on riait encore. Tu retenais les paroles, les gestes, les actes des hommes ; sous la floraison de ta plantureuse plaisanterie, tu cachais le piquant d'une épine, et l'on riait d'un rire plus grave, cette fois, en écoutant ta leçon. — Te remplacer? par qui? Tout le palais est triste depuis hier.

« En contant des récits de voyage, tu saisissais l'esprit chagrin et casanier, tu l'entraînais dehors. Avec toi, l'on goûtait vraiment le vent de la montagne, le vent du désert, le vent du large. Le froid, le chaud touchaient nos lèvres ; le sel s'y posait. Point n'était besoin d'aspects surprenants, de paysages contournés, d'épouvantes ou de raretés : une fleur suffisait, par toi cueillie, un caillou veiné de bleu, une coquille sur le sable… et l'enchantement naissait. Tu vivais dans ton évocation ; toute tristesse cédait à ta contrainte, toute humeur dolente pliait devant ta fantaisie. Voyages merveilleux! voyages ravissants! tu parlais du ciel où l'on dévide les nuées, du pays hanté par les ombres des morts, du bocage où elles errent, de la source glaciale où elles vont boire pour se désaltérer de souvenirs… et l'on te suivait jusque là. — Vu par toi, l'arbre vivait, le cœur battant sous son écorce, les doigts frémissants de feuilles, cherchant de ses racines l'eau nourricière dans la nuit. Cet arbre nouveau, comment ne l'eût-on pas aimé? — Oui, tu étais le grand voyageur qui nous livrait le monde en un don généreux de même que tu nous offrais les fleurs de la joie par ton rire de nombreuse plaisance. — Qui saura t'égaler?

« Et ta musique!… Ah! l'on fermait les yeux, on s'étendait en rêve, on se balançait dans un hamac tendu très haut entre deux palmiers vibrants, on mangeait des fruits fondants et frais, on retrouvait la saveur du miel, on s'enivrait à la coupe d'une corolle. Cependant, tu ne faisais que t'enchanter toi-même pour séduire autrui, tu ne faisais que jouer modestement sur une simple flûte de roseau, et je voyais parfois les cordes de ton gros cou battre fort et tes yeux incertains se mouiller sous l'injonction de la mélodie. — Rien qu'une chanson… Toute la voix d'un jour d'été : ramages à l'aurore, danses des rayons, jubilation du matin, lourde splendeur de midi, nuances des ombres moins bleues, crépuscule dont on ne sait que dire, et la voix de la lune au ras de l'herbe, et la grande voix, tendre, sourde, secrète ou retentissante de l'amour.

« Musicien non pareil! existe-t-il un homme, un enfant, un oiseau, même rossignol ou phénix, à ta mesure?

« Certains tenteront la fortune : quelque petit bossu, fier de sa bosse et mauvais plaisant, quelque narrateur d'ennuyeux voyages, quelque joueur de notes grêles. Quand notre bon seigneur les entendra, il saura vite la différence en étouffant un bâillement, et moi… ah! par mes ordres les esclaves leur donneront le fouet, les chasseront ; alors le bouffon sans vertu pourra rire à son aise en plein air, le plat compilateur conter ses histoires aux pierres du chemin et le fallacieux flûteur flûter librement faux, tandis que je pleurerai toutes mes larmes, car je n'aimais que toi, mon bouffon, mon grand bouffon inspiré! »

Elle pressait toujours de ses paumes le sol noir, caressait de ses doigts la terre fraîche, puis la griffait comme une chair vivante trop aimée.