Rapidement, il s'éloigne de quelques pas ; il donne un ordre bref par la lourde porte entrebâillée, mais des voix s'insinuent aussitôt, pressantes, confuses…
On ne lui permettra pas de n'être qu'un père! Il est un roi, d'abord, un prêtre, un juge aussi. Ces voix le lui rappellent ; il s'en souvient lui-même avec effroi. Durant des années, d'un cœur aimant et généreux, il a gouverné son peuple, il a enseigné Dieu à ses sujets et, suivant sa conscience, leur a rendu la justice. Maintenant, on le réclame pour résoudre un conflit où fut lésée certaine famille de pauvres gens. Ils n'ont foi qu'en lui seul, ils attendent sa sentence ; mais aujourd'hui, lui feront-ils abandonner sa fille?
La douleur de Melchior s'envenime d'un trouble insupportable. Comment remplir son office de roi, loin de celle qui par sa présence l'inclinait à plus de douceur, toujours, qui retenait parfois les gestes souverains et le faisait aimer de son peuple? Comment va-t-il montrer à ce peuple la route qui mène vers Dieu quand lui-même ne la retrouve pas? Depuis que la princesse souffre, le roi prie. La nuit, le jour, il présente à Dieu son oraison, mais Dieu ne répond pas. Ses longues prières, nourries de ferveur et dont sa peine lui dicte les mots, il lui semble qu'elles retombent au lieu de s'échapper, car le ciel les refuse. Et surtout comment jugera-t-il autrui suivant une claire équité quand lui-même ne se reconnaît plus? Comment son âme porterait-elle la lumière en d'autres âmes, étant obscure, la certitude, étant incertaine? Comment pèserait-il justement d'une balance faussée?
Son désir ne faiblit ni ne varie : être seul auprès d'elle, pouvoir pleurer enfin, car il n'a pas pleuré encore, se vouer tout entier à cette veille au chevet de l'enfant qui meurt.
Mais, s'imaginant l'étonnement des chers yeux limpides s'il agissait ainsi et qu'elle s'en rendît compte, il hésite… Elle ne l'approuverait pas, celle qui, toujours, entre ses belles mains, tenait une balance juste.
Il se décide ; il fait appeler la nourrice de sa fille. L'effort est rude, moins rude pourtant qu'il ne pensait. Le roi confie la malade à cette servante dévouée, puis il descend dans la grande salle où l'attend une assemblée inquiète d'hommes et de femmes, jeunes et vieux.
« Seigneur! l'impôt est lourd à nos épaules…
— Seigneur! mon père m'oblige à travailler pour lui et ne me donne aucun salaire…
— Il nous a volé notre bien, Seigneur! il refuse de le rendre et nous sommes de pauvres gens…