L’impression de Maurice se rapprochait assurément de la mienne, mais ne jugeant que la qualité de la peinture, il put féliciter M. Serval et même lui dire : « Mon ami, pourvu que l’œuvre achevée soit comparable à l’esquisse, avec quelques portraits comme celui-là, vous deviendrez un grand peintre. »
Enfin Roger… D’abord il est resté tout ahuri par son admiration ; il ne pouvait détacher ses yeux de ce visage où il se reconnaissait trop ; sur ses lèvres, dans ses yeux, on lisait une sorte d’ébahissement stupide que je ne lui avais jamais vu, puis… ah ! je garde encore dans les oreilles le son de ses paroles, leur accent, et je me souviens de leur désordre ! Il a dit des choses bizarres, étranges. Il tremblait de tout son corps et, quelques instants plus tard, dans sa chambre où nous l’avons conduit, il fut pris d’une crise de nerfs, comme une femme.
M. Serval et Maurice m’ont conseillé d’aller me reposer. Le conseil est sage ; je vais le suivre. Pourtant, la nuit est si belle ! Tout à l’heure, M. Serval me montrait les teintes du ciel d’un bleu mystérieux, profond. Je voudrais sortir… Dormirai-je, dans mon lit ?
CHAPITRE LII
Je vais rentrer à Paris. Non pas que je m’ennuie à la Cassolette, ni que Mahoudiaux ne soit un hôte charmant, Lucienne Maxence la plus délicieuse des amies et Cigogne un pauvre garçon très à plaindre, mais à continuer cette vie, je deviendrais neurasthénique et vraiment il me semble qu’un demi-fou suffit dans une campagne provençale au bord de la mer.
Voir Cigogne tous les jours, le traiter comme on traiterait un ami intelligent et sensé, mène à commettre de lourdes gaffes, involontaires certes, mais qui n’en sont pas moins dangereuses. Cela m’ennuie, à la fin, de tourner ma langue trois fois dans ma bouche avant de dire quoi que ce soit et de ne jamais savoir, même vaguement, de quelle façon ce bougre va réagir sous le coup d’une émotion, fût-ce la plus quotidienne, la plus banale.
Aujourd’hui, Victor Michel est venu nous voir. Nous étions tous installés sur la terrasse, parmi cet enchantement de la brise salée et de l’innombrable parfum qui filtre dans le bois de pins. Cigogne, les yeux brillants, interrogeait d’une voix tremblante le jeune sergent bien découplé, d’aspect sain, rustique et solide, au regard vif, dont la présence paraissait salutaire pour chacun de nous.
« Sergent ! parlez-moi de votre existence, là-bas, demandait Cigogne. Quelle idée peut-on s’en faire d’après les journaux ! On ne voit pas les choses, et d’ailleurs, comment décrire l’élan des hommes sans l’avoir vu et ressenti, le bruit du canon, sans l’avoir entendu !… C’est seulement par le souvenir que l’on rend ces émotions-là.
— Pour sûr ! et tenez, Monsieur, dit Victor Michel, puisque vous parlez de l’élan des hommes, je me rappelle, un jour où nous avons chargé… mes hommes s’arrêtent tout net devant la tranchée ennemie, avec leurs baïonnettes à quelques centimètres de ces brutes… C’est pas de la blague !… et il a fallu, comment dire ? il a fallu les entraîner de nouveau pour les faire entrer dedans, dans les ventres boches… rigolo, pas vrai, Monsieur ?
— Vous avez aussi nettoyé des tranchées, sergent ?