Mon pardon, il l’a eu bien vite. Sincère ? Je ne sais pas : aussi complet que je pouvais le donner, et néanmoins, je découvre, tout au fond de moi, comme un vieux dépôt de rancune… En somme, il aurait donc deviné juste ? Ce ne serait pas seulement sa vilaine action d’avant-hier qui me trouble à ce point ? Il resterait un résidu des chagrins passés ?… Alors, lui, je l’aimerais moins ?

Il faut, ce soir, que je sois honnête avec moi-même, comme on l’est en se confessant… Oui, mais un point reste parfaitement clair : mon cahier lavande est devenu le cahier de n’importe qui, depuis que Roger l’a ouvert !

Quand j’étais jeune fille, j’écrivais chaque soir quelques lignes dans des cahiers plus petits, rayés de rose. Je les brûlai, avant mon premier mariage, par un sentiment de honte : ils contenaient trop de sottises !

Plus tard, j’écrivis dans des cahiers verts et les brûlai aussi, la veille de mes noces avec Roger, pour qu’il ne pût jamais savoir combien j’avais souffert avant de le rencontrer, mais bientôt, je repris cette ancienne habitude et, dans mon cahier lavande, je disais tout mon bonheur.

Je pensais : « Un jour, je lui montrerai ça ; il devinera ce que je ne saurais lui expliquer, il me verra telle que je suis, il sentira de quelle façon je l’aime. »

La pauvre Lucienne était encore naïve !

Je n’ai pas fait lire ces pages à Roger… Il les a lues.

Hier, je comptais brûler mon cahier, puisque tout ce que j’écris semble voué aux flammes, mais j’ai pris une autre décision, plus raisonnable : je le garde, par prudence. Je ne veux pas être reprise, je ne veux plus souffrir. Ce document, je le relirai parfois. Il m’évitera de nouvelles erreurs, celle surtout qui consiste à me laisser attendrir par des discours, des gestes, des expressions de visage arrangés. Il se peut qu’une part de sincérité y subsiste, mais n’importe ! Je ne veux plus souffrir.

Je l’ai dit : rien de ce qui le touche ne m’intéresse plus. Quand il me jurait qu’il se remettrait incessamment à des occupations sérieuses, qu’il s’était déjà fait envoyer plusieurs livres de chimie, que, pour se distraire, il reprendrait ses travaux de photographie, au lieu de se fatiguer à lire, j’avais envie de répondre, d’un air amical et tranquille : « Très bien, très bien ; c’est fort sage ! » comme j’aurais répondu à M. Serval ou à Maurice Mahoudiaux.

Non, je ne veux plus m’émouvoir, je ne veux plus souffrir et jamais je n’écrirai plus une ligne dans ce cahier.