— Oui… Ah ! Serval, mon ami, que j’aurais voulu être blessé ! »
La voix est vraiment pathétique, elle ne tarde pas à m’émouvoir. Autour de nous, les souris trottinent, la paille se froisse, des poutres grincent mystérieusement, deux chats s’aiment, sans nulle retenue, sur le bord de la gouttière, un grand souffle, non point de vent, mais, dirait-on, de respiration nocturne, entre, de temps en temps, par la fenêtre. Seule, au milieu de ce concert, la voix de Cigogne est troublante. Sincère, cet accent où l’inquiétude touche au désespoir ? Pourquoi m’en occuper : il suffit bien qu’il soit poignant !
Notre excellent camarade Leroy ne tient certes pas bureau de psychologie, et pourtant, ne m’avait-il pas annoncé ce regret de Cigogne ?
Ecoutons.
« Lucienne se faisait sans doute une idée de moi, par mes lettres, mais toujours dans cette atmosphère, vraie ou fausse, que les journaux suggèrent de notre vie à ceux qui la voient de loin. Elle m’imaginait assis près de toi, dans la tranchée, braillant et plaisantant à l’heure de la soupe, traversant à cheval le village, marchant le long des routes, dormant ici ; quelques petites photos que le lieutenant m’avait données fixaient pour elle des coins de paysage. Elle souffrait de me savoir en danger, à coup sûr elle espérait que rien ne m’adviendrait de fâcheux, mais elle était certaine que je resterais soldat.
— Il me semble que tu n’es pas un civil ?
— Rester soldat, ce n’est pas seulement continuer à porter un uniforme, un matricule, c’est faire tous les gestes du soldat, assumer tous ses devoirs, courir honnêtement tous les dangers du moment. Quelle déception profonde lorsqu’elle lira ma citation qui aurait dû lui donner tant de joie ! une citation de civil, d’embusqué ; une croix de guerre volée, en somme ! Lucienne ne concevra pas toutes ces choses clairement, d’abord, mais comme elle ne manque pas de finesse, elle les sentira de façon sourde, assez pour… oh ! Serval !… pour en être honteuse !
— Le mieux, lui répondis-je, sera de te laisser continuer ! »
J’aurais voulu le battre ! Je m’allongeai tout à fait sur le dos et, la tête basse, presque renversée, je m’ingéniai à deviner les lignes de la grosse poutre du plafond.
« Ecoute donc ; ce que je dis n’a rien de singulier, mais il faut que tu te mettes un peu à ma place, que tu tâches de penser comme moi. Tu raisonnes en célibataire ; marié, on raisonne autrement. — Vivre avec une femme que l’on aime, être lié à cette femme par tant de liens divers, vous oblige à entretenir en elle l’idée qu’elle a de vous. On doit rester, en quelque sorte, semblable à soi, on le doit. L’absence est alors une épreuve bien dure. On sent son image défaillir, à distance. Comment la retoucher, lui rendre ses couleurs ? Ah ! si j’avais été blessé comme Leroy !… elle m’aurait revu tel qu’elle aime me voir. — Gagner une croix de guerre de raccroc pour avoir, au bon moment, renoué deux bouts de fil et roulé du chatterton autour, est abaissant quoi que tu puisses en dire… et tu n’aurais, d’ailleurs, que des lieux communs à présenter. Se glorifie-t-on d’avoir ramassé sur la route un fer à cheval, quand ce fer à cheval vous porte bonheur ? — Si Lucienne ne me méprise pas, elle m’estimera moins. Son amour en souffrira. Elle n’aura plus l’orgueil de son amour. Elle m’aimera, soit, mais comme l’on jette une aumône au mendiant du coin de la rue. Son geste restera élégant, sans doute… ce ne sera jamais qu’un geste charitable. Lucienne m’aimera par pitié ! quelle abjection ! »