Et ils se taisent tous deux.

L’heure passe, ensoleillée et pure, joyeuse, fraîche et folle, chantante par ses oiseaux, par ses cigales, par le bourdonnement des mouches, le grésillement des libellules peureuses et, tout au bas de la falaise, par le léger clapotis de la mer. Il fait beau, il fait doux. Ce serait bon de vivre si le cœur ne saignait.

Les deux amis parlent encore. Ils se disent des phrases courtes suivies de longs silences. Ils parlent de la pêche du vieux Pierre, du fort où l’on doit, le lendemain, entreprendre des travaux ; Leduc parle de son capitaine malade ; Jacquot parle de Lucienne, absente jusqu’au soir. Puis, de nouveau, ils se taisent, très longuement.

Ah ! qu’ils voudraient, tous deux, se confier leurs peines ! Mais ils ne peuvent pas. De rester ainsi muet, Leduc souffre davantage. Il n’a pas d’amis à qui se confier ; ses camarades se moqueraient de lui et, vraiment, c’est par trop cruel de rester à souffrir pour soi tout seul. Parler à cet enfant ? Non, ce ne serait pas bien. Et puis, il n’oserait pas, il ne saurait par où commencer. Enfin, ce serait inutile ! Mais, sans rien lui dire, il aimerait tant lui faire comprendre qu’il a très mal ! Si Jeanne ne l’aime pas, il se sent perdu. Leduc aime Jeanne absolument, aveuglément, comme dans son pays, là-bas, on aime les belles saintes des chapelles. Que fait-elle donc ? pourquoi, tout à coup, ne veut-elle plus le voir ? Ce Gaétan ? Est-ce qu’elle aime Gaétan ? Voyons ! si, d’un air tranquille, et sans trembler, il lui disait, demain : « Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions ? » Il faudrait avoir une tenue bien propre, offrir un bouquet, sourire d’un air gentil. « Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions ? » Que répondrait-elle ? Mais peut-être est-il une gourde ? Oui ! oui ! on lui a bien fait entendre que Gaétan, et d’autres aussi… Alors il ne comprend plus ! Il croyait ne pas lui déplaire. Pourquoi donc se refuse-t-elle ?… Non ! des mensonges !… Se mettre en ménage ?… Leduc revient au moulin…

« Mais, j’ai pas le sou ! »

Sans y penser, il a dit ces mots à voix haute.

Jacquot lève la tête.

Pour mieux réfléchir, il s’est allongé dans l’herbe, contre la palissade. A l’aide d’un fétu de paille, il met le désordre dans une petite fourmilière de fourmis rousses. D’un seul coup de lance, il crée une révolution. Cela s’apaise, peu à peu. Alors, Jacquot repique dans le tas.

On pense très bien, ainsi, couché à plat ventre, appuyé sur les coudes, les mollets nus battant l’air, avec, autour de soi, l’herbe courte, les mouches et le peuple distendu des sauterelles. Car il ne prête guère d’attention à son travail perturbateur : d’autres soins l’occupent. Comprendre ! il ne peut comprendre. Il n’ose demander ; il ne sait même pas formuler sa question ; il se sent perdu. Une angoisse trouble, obscure, inexprimable, le torture. Quand Lucienne est là, très bien, on joue ; on travaille avec M. Salvert ; mais, seul, on songe à ce qui vous occupe, et le sujet est parfois si difficile, si compliqué !

Qu’est-ce que tout cela veut dire ?