« Si je voulais le lui dire, je saurais pas tout de même… je saurais jamais. »
Il se mordit la lèvre.
« Et puis, ça serait un beau tour de cochon ! »
Leduc se voila les yeux ; le brasillement de la mer l’étourdissait. En cet instant, s’il avait pu contempler un paysage de son pays ! n’importe quoi : un mur, un chêne mouillé par l’averse, un coin de roche baigné d’écume, quelque chose qui lui fût fraternel, qui lui fût familier. Oui, cette côte d’un éclat si dur l’épouvante. Dans le flamboiement du jour, il est seul, tout seul. Jamais le soleil n’a eu tant de splendeur, jamais il n’a paru en si prestigieux apparat. Ses rayons heurtent le regard, pénètrent la chair, obsèdent l’âme. Le décor est celui d’un triomphe. En vérité, l’astre monte dans le ciel comme pour affirmer toute sa gloire en tout son lustre, mais, s’il occupe le monde entier de sa flamboyante apparence, à l’homme il n’est plus rien qu’un étranger dédaigneux, hostile et fier. Cela, Leduc le sent vaguement, et tant de soleil lui fait peur.
Dans ce pays brûlant, personne à qui se confier, personne à qui dire sa peine ! S’il allait à l’église, tout là-bas, en ville, cette église, il ne la reconnaîtrait pas, et puis, c’était bon dans le temps, chez lui ; maintenant, il ne saurait plus. Il n’entrera dans une église que pour se marier. Se marier ! Son cœur se met à battre fort ; l’image de Jeanne lui revient ; il voit Jeanne sourire, et son angoisse reprend, plus âpre, plus atroce, plus impérieuse.
Leduc regarde encore Jacquot étendu dans l’ombre du pin noir.
Or, Jacquot reste sur les rives du sommeil. Il garde encore du monde une conscience obscure, mais un songe le baigne déjà de son onde bleue, le caresse, l’attire, et Jacquot ne se défend pas.
Leduc regarde Jacquot.
« Il dort, songe-t-il. Ah ! monsieur Jacquot ! que vous êtes heureux de pouvoir dormir ! Moi… bientôt… »
Jacquot respire paisiblement.