Il rit d’un bon rire content.

« Je te paye un verre ! dit le soldat.

— Pas le temps, mon vieux ! dit Leduc. Merci tout de même ! »

Et il passe.

Dans un quart d’heure, il sera chez elle. Il se hâte ; il a chaud ; le sang lui monte aux joues. Tout à coup, il devient plus rouge encore. Une inquiétude sans cause l’envahit, le torture. Il porte la main à sa gorge. Il respire avec effort. Si Jeanne était sortie ! Mais il hausse les épaules et chasse l’idée mauvaise qui l’a troublé. Non, elle ne peut guère être sortie, à cette heure : elle garde la boutique de sa tante, Mme Mayeux.

Le voilà en ville. Il ralentit sa marche, de crainte de bousculer les passants. Un peu plus loin, il tourne dans la rue d’Alger, s’arrête, un instant, achète des fleurs sur l’étalage d’une marchande : pour trois sous de fleurs, des violettes. Jeanne aime les violettes. Le voilà dans la vieille ville. Du linge sèche aux fenêtres. On a groupé des chaises sur le pas des portes. On coud, on cause. Il tourne encore. Le voilà dans la rue du Canon, et voici le numéro 21. Il fait halte quelques secondes. Il se tient sur un pied, puis sur l’autre. Il reprend haleine. Il frappe enfin deux coups discrets à la vitre. Il écarte le rideau vert.

« Bonjour, mademoiselle Jeanne !

— Bonjour, monsieur Jean ! »

XXXII

M. Salvert se montre vraiment bien gentil ; non pas que sa parole soit spécialement douce, de cette douceur molle qui parfois donne envie de rire chez certaines vieilles gens et qui finit par agacer, mais, quand il explique quelque chose, c’est tout à fait clair, et il continue à expliquer jusqu’à ce que l’on ait bien compris. Et puis encore, ce qu’il dit sert toujours à quelque chose : on s’en apercevra aujourd’hui même, ou demain, ou plus tard, mais l’instant viendra où la leçon portera son fruit.