Et, plus loin, par ceux-ci:
Observe si longtemps le pin, l'orme et le rouvre
Que le tronc se sépare et que l'écorce s'ouvre
Sur la dryade nue et qui rit au soleil.
Vraiment, voilà qui s'appelle diviniser un paysage. D'ailleurs, et quel que soit le procédé qu'on emploie, l'étude d'un point de vue, d'un décor naturel, dès qu'on le transpose en rhythmes, offre de très singulières difficultés. C'est là que les poètes trébuchent. Tant qu'il est question de n'émouvoir que par le spectacle de ses passions, de ses regrets, de ses souvenirs, tant qu'il ne s'agit que de parler d'espoir ou d'amour, sans plus,—avec certaine facilité et quelque talent, un poète arrive facilement à être médiocre... j'entends par là, à paraître bon; mais, quand il veut dire ses émotions dans leur rapport avec le monde extérieur, nous montrer sa douleur autre part que sous une lampe, rire, pleurer, se souvenir en plein air, le front dans la brise et les poumons gonflés,—c'est alors que les habitants du Bas-Parnasse défaillent, et que ceux-là seuls qui ne s'effrayent pas de l'air des cimes, de cet air difficile à prendre en soi dont nous parle Byron, donnent leur mesure et se révèlent en leur beau.
Il est quelques façons très diverses de mêler la nature à la poésie. Nous en trouvons certaines dans la Cité des eaux, et j'aimerais que vous prissiez goût, au long de ces poèmes, à considérer les images de fleurs, de fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre, ainsi que la façon dont il nous les offre et ses manières de les peindre;—et si j'ai donné comme titre à cette causerie: Les Jardins, le Faune et le Poète, c'est que ces trois mots me semblent convenir assez bien aux trois modes que M. de Régnier a de chanter.
Et, d'abord, avons-nous assez entendu divaguer sur l'automne!—Demandez à douze poètes de chanter un mois de l'année. Croyez-moi! onze d'entre eux choisiront un mois d'automne. Le douzième se plaira peut-être, par bizarrerie, à célébrer février ou mars, et sans doute qu'il le fera mal. C'est qu'il semble que l'automne soit plus poétique, que le regret aille bien avec les feuilles mortes et que nous soyons toujours médusés par la complainte où M. Charles-Hubert Millevoye, poète d'Abbeville, nous tira des larmes en parlant sinistrement de la chute des feuilles.
Dans la même catégorie se place l'automne du jour, le crépuscule, sur lequel on a tant de fois déraisonné... Il suffit que l'herbe se nuance d'ombre, que le rire des fontaines se module en plaintes et que la fleur paraisse plus lumineuse dans son feuillage à mesure que le jour s'enfuit, pour que les poètes sentent en eux-mêmes toute une petite ébullition de mots.