Ce serait une sinistre besogne que de noter jusqu'où l'abus du pittoresque a conduit la plupart de nos écrivains romantiques!—Veut-on peindre en des vers une vision presque oubliée et qui, reculant trop dans le passé, a perdu ses contours nets et les ombres qui la rendaient si vivante. C'est au pittoresque que nous ferons appel pour un peu la faire renaître.—A ce spectacle que nous avons trop amalgamé, trop compris en nous-mêmes et qui s'y est en quelque sorte fondu, se mélangeront alors des imaginations piquantes... et voilà déjà la surcharge!
Le paysage était-il compliqué, fait de parties nombreuses, éclairé savamment, c'est au pittoresque que nous demanderons une excuse pour ne point le composer.—C'est encore lui qui nous fera orner de fleurs un décor que la nature nous présenta austère et nu; lui qui met un vieux banc de pierre à l'endroit où l'on rêve et qui défonce le chaume d'une cabane dans les bois! Car il faut à certaines gens un détail où accrocher leur attention: un détail joli, prémédité, et qui donne bien l'illusion d'une ruine, mais en carton-pâte. Bientôt le paysage tout entier disparaît.—Le détail reste.—Il est tant d'esprits trop amateurs de pittoresque qui du désert ne gardent que l'image d'un palmier penché sur une tombe rose! Plus d'un a cédé au plaisir de poser une barque pleine de chansons sur un lac dont le beau saphir se suffisait à lui-même, et de vanter la seule blancheur d'une corolle qui, cependant, séduisait par plus d'une vertu.
Enfin, combien une loi fixe et sévère excite l'émotion! Les mots, serrés par une syntaxe rigide, donnent leur plus beau son, leur son le plus significatif et le plus plein; les images, mises à la place exacte que leur marque une perspective stricte et juste, se correspondent plus finement et brillent avec plus de magie. On dirait vraiment qu'ainsi ordonnées elles sont comme ces miroirs qui se reflètent l'un l'autre et dont le dédale pur permet l'illusion!
Disons plus simplement qu'elles sont mieux mises en valeur par un plan préconçu.—Regardez une rose dans sa plate-bande,—elle embaume tout l'air; certes, elle était plus pittoresque cachée dans son buisson, où nous l'aurions sans doute comparée à une flamme rouge, mais l'aurions-nous si bien respirée?
Il en est d'une émotion comme de cette fleur. Pour lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, mieux vaut la guinder un peu que la laisser libre, et certaine sévérité à son égard est une précaution salutaire. Voulons-nous décrire en vers ce paysage qui nous a touchés? Disposons-le d'abord avec noblesse et grâce, arrachons l'herbe des chemins, lavons le ciel, et, surtout, veillons aux couleurs de notre palette.—Les mots sont dangereux à manier, il en est qui reluisent comme des sous neufs et d'autres qui ont la patine des vieilles médailles! Veillons aussi à la forme qu'il faut choisir, car une forme poétique, si lâche qu'elle soit, modèle toujours un peu l'image à sa propre image. Si l'émotion primitive ne survit pas à ce travail, croyez bien qu'elle était mort-née et ne vaut pas un regret.
M. de Régnier s'est soumis à toutes ces difficultés dans cette partie de la Cité des eaux qui donne son titre au volume et où l'auteur nous décrit en vingt-sept sonnets et deux poèmes les prestiges de Versailles, de son parc et de ses souvenirs.
Ordonnés, ces poèmes le sont au plus haut point. Pour décrire ces jardins dessinés avec art, où les statues répondent aux jets d'eau, où la nymphe reflétée dans une vasque verte se mêle à son reflet, Henri de Régnier a dessiné chacune de ses périodes comme un ornement d'architecture, et l'on dirait que deux pendentifs la terminent avec, au milieu, le feuillage figé d'un rinceau.
Écoutez ce sonnet: La Rampe. On le croirait disposé par un grand seigneur à la fois architecte et amateur de jardins:
LA RAMPE