UN HOMME HEUREUX
Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.
A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens, choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient, pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.
Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...
Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment, exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt, disputait avec son épouse.
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SÉMITISME
Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français» quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au ravissement.—Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante; j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!