J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne trouve rien...

Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que... pfuitt!... une gerboise avait fui.


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LES VRAIS SOUVENIRS

Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer un beau passé?—Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence! Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence... que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous.

Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé, complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le brillant, pur, somptueux et beau.

Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car il risquerait alors de s'effondrer comme une maison bâtie avec des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les, donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.—Ainsi tu te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour ta vieillesse un précieux trésor.

Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu est éphémère.