Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu, de même couleur,—des odeurs parentes.

Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches, elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?... Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand, soudain, l'odeur aimée me toucha.

Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!... Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.

Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.—Marchons encore... Il est tôt... l'air fraîchit...

Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!—Ah! les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme.

Toulon.


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POUR LA LUNE