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UN ANCIEN REGARD

La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée comme l'est notre si grand amour.

Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et, depuis, il n'est plus sorti.

Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre, mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de hanter les caves où elles sont nées.

Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais douce et savoureuse, chaque jour davantage.