Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé de lui conter un conte.

Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.

Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter mon histoire.

Je contai:

«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore, un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent bleu.

«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.

«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.

«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques, les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes, dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant les veillées.

«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre, d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu n'était qu'un serpent rouge.