« Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me disais : « ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir? » Je lisais mal, je lisais avec peine : les lettres de la page dansaient étrangement devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement, dodelinait.

« Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser : il me semble que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là, tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule la révélait. Pourtant non… lorsque je rallumais, elle ne s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant. Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent, mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar… Moi, je ne dormais pas!

« Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur. J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme : une pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même pensé la phrase : « Elle fait figure », et le mot « figure » prenait corps… Rien de plus simple!… Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être ; cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à m'imposer une idée absurde : « J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux. » J'accepte aussitôt la proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela ne m'a pas guéri!

« Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue, hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui, je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents : rien de savoureux, crois-m'en sur parole!

« Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans, d'une façon… comment dire?… Allons! du courage! J'évite la difficulté… Reprenons. »

Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée.

« Tu sais, cher ami, que mon père est mort…

— Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe! »

Mais Damien poursuivit :

« … Dans une maison de santé… que mon père est mort fou… Voilà!… Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais : « Je vais suivre le même chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà souffert. » Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur affectueux… Voilà l'emploi de mes journées, mon ami… Et surtout, ah! oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni trop, ni trop peu. Mes insomnies… en ai-je assez joué de mes insomnies!… Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?… Un beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec Maman ; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi. »