« Oui, mais elle… »

Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui ; il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans l'ombre.

« Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains! »

Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves.

« Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois à mon vieux singe! »

D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques : il s'occupait de lui-même, de son amour, de Marguerite.

« Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour se plaire?

« Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non, j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune… j'ai presque pensé : digne de moi!… Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait l'histoire du premier venu ; ma vanité m'a permis d'avoir un peu d'orgueil. — Ma fortune… je m'en sers prudemment, comme un bourgeois. — Mon ami… faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains tours? — Ma maîtresse… Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue! Qu'importe! elle m'aime ; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai pas!

« Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire). Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen… et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la route du bonheur!… Tout à fait délicat!… Marguerite, derrière une fenêtre grillée, regardant le monde… Image à méditer!

« Elle me dit possédé du Diable… Du Diable, je ne sais ; néanmoins, j'en viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé… Je suis possédé par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire : je voulais boire, je le voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni choisir, ni juger, ni me retenir… Cette forme-là, je l'ai vaincue, le jour où je me suis senti vraiment ivrogne! — Ensuite, ce furent des images effrayantes qui me troublèrent : une pomme sur mon lit, une poupée en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier (de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne reviennent que dans mon sommeil ; maintenant, mes rêves me les rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise… L'esprit impur qui m'habite m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude… et me voici aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue! comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse!