« Nous étions fous l'un et l'autre ; aussi bien elle que moi! »
Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait, et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait.
« Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!… »
« Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais, mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de souffrir encore. Cela me paraissait injuste. »
« Ecoute et prends peur, Satan!… »
« Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements d'orgueil ; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir Maman par mon courage devant la peur… Maman est morte sans le moindre éblouissement! »
« Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!… »
« Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres, une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait pas à vendre son corps… pourquoi faire? pour me l'offrir comme maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait. »
« Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!… »
« Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée… ah! ce jour-là, je n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant… ah! non! j'avais bien trop mal!… je m'en souviens. »