L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte, de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis, à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui… Où coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à se rendre chez sa mère : elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, la cuvette prostituée… Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait l'esprit autrement orienté. Alors, que faire?

« Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je coucherai sur son petit divan. »

Il revint à ses premières pensées.

« Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive… Mais, ce soir, je n'ose pas rentrer! »

Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'œil ; elle clignait de l'œil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route. Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré.

« Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien, pourtant… »

Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile, repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte.

« Suis-je assez absurde! »

Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait, là-bas, dans son bureau.

« Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des grilles aux fenêtres. »