« Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer… ce « nouveau foyer », tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de Mlle Juliette Lancy! Tu n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le médiocre ; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement.

« Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois minutes d'ici ; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me semble même que la sentir si proche augmente mon regret… non, pas mon regret : ma peine…

— Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc as-tu…

— Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture. — Juliette devenait de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman venait de me donner.

« Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette ; jamais je ne vivrai là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!… C'est paysan! »

« Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y vivre, ni même d'y mourir… ni, surtout, d'y coucher! »

« Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas ; elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un air de maritorne!

— N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée!

— C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer, qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré deux ans… Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent théâtral… elle insista sur ce point… J'en passe. J'ai fini par la mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle chante : « Chatouillez mes gentils seins roses! » Le petit Lohéac est son amant. — Voilà.

— Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit heures ; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de paroles!