Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard. Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues, plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie; que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de cette mystérieuse demeure.
Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie inquiète.
Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni, voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher aux solives.
Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est libre; il est roi.
Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau, qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne tournait pas.
Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été rompu par l'apparition de Gratienne.
Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise. Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le respecter.
Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à l'avance.
Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.
—Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses hardes neuves?