Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.
Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que, tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec le visage du révérend, condition indispensable sans doute de l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses mains.
Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus vivement la curiosité d'Henri.
L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas, deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier.
Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:
«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa visite.»
En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes suivantes tracées en caractères d'imprimerie:
«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom je, comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est propre.»
Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert, comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son prieur.
Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer en communication plus directe avec le prieur.