—Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.

—Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.

—Ah! sa haine … interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait donc des passions terrestres?

—Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de variété.

Le capuchon approuva.

—Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables. Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître. Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la bouche.

—Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.

—Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce spirituel… Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.

À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur, l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent d'intervenir en un si cruel embarras.

Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements de la baguette: