—Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout?

—Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier. Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que ta tête reste sur tes épaules.

—Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué, dictez-moi ce qu'il faudra dire.

—Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien respectueux serviteur.—Là-dessus, tu feras la révérence et t'en reviendras.

—Respectueux! murmura Pontis … respectueux pour la future de M.
Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil?

—Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux, combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de sang, armaient le bras d'un assassin… Pontis! tu n'as donc ni coeur ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour, je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle.

—Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi….

—Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta commission.

—Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis.

—Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui s'endormit bientôt d'un doux sommeil.