—C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge avez-vous?

—J'aurais, dit-on, vingt ans.

—Quoi! pas même la certitude de votre âge?

—A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre, la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque.

—Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y.

—Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin, lorsque je me préparais à aller chasser—il faut vous dire que j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe beaucoup de place dans ma vie—j'allais dire adieu à mon précepteur, quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme, après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit:

—Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.

—Où donc est-il?

—Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à cheval et parti subitement.

—Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta, monsieur?