Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.

VI

UNE AVENTURE DE CRILLON

Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.

C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II; les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la Saint-Barthélémy.

Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout rouges.

Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues, se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.

Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome, au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa vaillance au nom de toute la chrétienté.

Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572; puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou, alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.

Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier. Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes et les armes.