On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.
Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.
Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond abattement qui succédait à son agitation fébrile.
Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt, d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant le bras à sa maîtresse.
Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.
Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout s'évanouit comme un rêve.
Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français n'avait pas donné d'ordres contraires.
Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu, ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la dame.
Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.
—Elle était masquée, répondirent-ils.