La rue de la Cerisaie, dont le nom indique assez l'origine, aboutissait d'une part à la rue du Petit-Musc, de l'autre à une fausse porte de l'arsenal, et, parallèle à la rue Saint-Antoine, se trouvait couper à angle droit la petite rue de Lesdiguières, dans laquelle Zamet, le riche financier, s'était bâti un hôtel d'une magnificence alors célèbre.
Ce quartier, presque perdu aujourd'hui, gardait, en 1594, des restes de splendeur et de vie. Ce n'était pas encore le beau temps de la place Royale, bâtie seulement dix ans après, mais on s'y souvenait du palais des Tournelles, si longtemps habité par Catherine de Médicis, et bon nombre de riches hôtels de la noblesse peuplaient encore les rues Saint-Paul, Saint-Antoine et les environs de la Bastille.
Il était donc parfaitement raisonnable qu'un seigneur opulent choisît ce quartier pour s'y construire une demeure. Les jardins par là étaient nombreux, vastes et plantés de vieux arbres. Air pur, silence et solitude à deux pas du mouvement de la ville, voies assainies, larges pour le temps, étaient de brillants avantages à une époque où les rues s'effondraient souvent sous les pieds du passant, où le coin du mur se changeait plusieurs fois par nuit en coupe-gorge, où bien souvent le piéton était forcé de monter sur la borne pour éviter d'être écrasé par une mule.
Espérance, en pénétrant avec Crillon dans la rue de la Cerisaie, n'y aperçut que deux maisons assez modestes dans le bout qui touchait au Petit-Musc. Ces habitations, déjà vieilles, furent dédaignées par les deux visiteurs.
Mais bientôt, à l'extrémité d'un mur construit en belles pierres et surmonté d'arbres couverts d'une neige brillante, ils virent au fond d'une vaste cour s'élever un palais de style florentin, dont les fines sculptures et les merveilleuses fenêtres à petits vitraux de cristal faisaient l'admiration de quelques passants arrêtés devant ce nouveau chef-d'oeuvre.
L'édifice était relié à la rue par deux ailes formant pavillons avec des balcons de pierre niellée et des balustres de fer forgé dont l'industrieux travail figurait des corbeilles de fruits et de fleurs.
Une porte de chêne massif sculpté dans son épaisseur, et dont chaque panneau à facettes comme celles d'un diamant, était armé d'un clou d'acier poli, porte à l'épreuve du boulet, défendait et ornait l'entrée sous sa niche de pierre à colonnes torses. C'était d'un aspect rassurant et séduisant à la fois.
Crillon et Espérance s'arrêtèrent comme les curieux, et cherchant des yeux aux environs, ne virent plus d'autres maisons dans la rue.
—Si la lettre du vieillard aux vingt mille écus n'est pas une plaisanterie, dit Crillon, ceci est votre château.
Et il se disposait à frapper. Espérance l'arrêta.