Dès l'aube, on entendait au loin dans la campagne les volées mugissantes des cloches de Saint-Denis qui vibraient en passant sur chaque clocher de village, et allaient, jointes au bruit du canon, solliciter Paris et ses faubourgs défiants et silencieux.
Des courriers à cheval se croisant sur toutes les routes, traversant les hameaux et semant des billets aux portes même de Paris, avertissaient le peuple de la conversion du roi et invitaient chacun, de la part de Sa Majesté, à venir assister dans Saint-Denis à cette cérémonie, sans passe-ports ni formalités aucunes, garantissant à tous liberté et sécurité.
Aussi fallait-il voir l'empressement, la surprise, la joie de ceux qui avaient trouvé des billets ou entendu le rapport des courriers royaux.
A Paris, un ordre de Mme de Montpensier avait fait fermer les portes et défendre à tout Parisien, quelqu'il fût, de sortir et d'aller à Saint-Denis, sous les peines les plus rigoureuses. Cependant bon nombre de ces audacieux volontaires, qui ne risquent rien et ne craignent rien, pas même la potence, lorsqu'il s'agit d'un curieux spectacle, s'étaient déterminés à franchir les murs par les brèches, en sorte qu'on voyait courir dans la campagne, de tous les points de l'immense ville, des bandes d'hommes et de femmes qui, une fois dehors, riaient, chantaient, sautaient de joie et narguaient par leur nombre les soldats espagnols et les bourgeois ligueurs qui les regardaient avec rage du haut des murs.
Si l'ardeur d'assister à la cérémonie tenait ainsi les gens de Paris à Saint-Denis, elle n'était pas moindre dans le rayon de pays libre qui s'étendait de Saint-Germain et Pontoise à l'abbaye de Dagobert. Partout, invités par le roi et le soleil du plus beau mois de l'année, les hommes et les femmes, en habits de fête, traînant les enfants sur des ânes ou dans des chariots, désertaient les bourgs, les villages et par tous les sentiers de leurs campagnes s'avançaient au milieu des blés murs, comme des fleurs mouvantes qui diapraient de blanc, de vert, de rouge et de bleu ces immenses tapis d'un jaune d'or.
Au château d'Ormesson, chez les Entragues, dès six heures du matin, les chevaux attendaient, sellés et harnachés dans la grande cour; ils semblaient regarder avec dédain un cheval suant et poudreux qui venait d'arriver et soufflait encore. Pages et valets, richement vêtus donnaient les derniers soins à leur minutieuse toilette. On n'attendait plus pour partir que la châtelaine encore enfermée, dans son cabinet, avec trois femmes acharnées contre les quarante-cinq ans de la maîtresse.
M. d'Entragues, radieux comme un soleil, descend de chez lui le premier pour donner le coup d'oeil du maître aux équipages. Il fut satisfait; sa maison devait fournir de lui bonne idée à Saint-Denis. Alors il se tourna vers le pavillon des marronniers, pour savoir s'il y avait lieu d'être aussi satisfait de sa fille.
Chemin faisant, sous les arbres, à dix pas du pavillon d'Henriette, il se trouva face à face avec la Ramée en habit de chasseur-voyageur, comme toujours. Le jeune homme, plus pâle et plus farouche que d'ordinaire, salua M. d'Entragues sans le regarder.
—Eh! bonjour la Ramée, dit le père d'Henriette. Vous voilà si matin à Ormesson! Vous êtes donc converti aussi, vous, ligueur enragé, puisque vous venez voir la conversion du roi?
La Ramée pinça ses lèvres minces.