En disant ces mots, il courut vers la porte. Frère Robert le saisit au passage et l'arrêta de sa main de fer.

—Vous êtes fou, mon frère! demanda Rosny, peu habitué à se voir ainsi contrarié.

—Restez! dit froidement le moine.

—Mais, sire, s'écria Rosny, entendez toutes les voix qui gémissent, la ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger réel à l'État que de tarder une seconde à proclamer la bonne santé du roi. Mêlez-vous de vos prières et de vos compresses, et laissez-nous gouverner les affaires publiques.

—Je vous dis, répondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'État à faire croire que le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le couteau était empoisonné.

En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi qu'à Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et du sourire.

—Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colère.

—Vous êtes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit à demi-voix et précipitamment frère Robert. Quoi, vous êtes homme d'État et vous ne comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empêcher de jouer sa troisième et sa dernière! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les yeux, vous voyez bien qu'il est mort.

Cette sombre figure éclairée du feu du génie n'avait en ce moment rien d'humain: on eût dit l'un de ces sublimes prophètes dont la pensée et la parole illuminaient comme l'éclair et ébranlaient comme le tonnerre les multitudes béantes devant leurs sinistres révélations.

Sully regarda le roi, qui de son doigt posé sur sa lèvre ensanglantée lui commandait la soumission et le silence. Après quoi il se laissa doucement aller dans les bras de Gabrielle.