La scène changea, les Entragues pâlirent; Henriette fit un pas involontairement, comme pour combattre cette rivale qui arrivait. Elle en dévora les traits, le maintien, la taille, les mains, les pieds, la parure en un seul coup d'oeil, empreint de toute sa haine intelligente et, de pâle qu'elle était, Henriette devint livide, car tout ce qu'elle venait de voir était incomparable, inattaquable, parfait.
M. d'Entragues, effrayé, dit tout bas à son beau-fils:
—Qui est celle-là?
—J'ai bien peur que ce ne soit la nouvelle passion du roi, dit le comte, cette d'Estrées dont je vous parlais.
—Elle est bien aussi, murmura M. d'Entragues, n'est-ce pas, madame?
—Elle est blonde répliqua Marie Touchet avec un dédain qui ne rassura pas ces messieurs.
Le roi était allé prendre la main de Gabrielle et l'avait amenée à table. Les dames frissonnèrent de rage lorsque Henri, au lieu de leur présenter Gabrielle, les présenta elles-mêmes à la jeune femme, qui salua la compagnie avec une grâce modeste et une sécurité plus désespérante encore que sa beauté.
Le roi s'assit, plaçant Gabrielle à sa droite, Marie Touchet à sa gauche. Henriette s'alla mettre en face, entre son père et son frère. Elle avait la ressource de plonger ses regards comme des coups d'épée dans l'âme de cette inconnue, qui venait lui voler sa place à la droite du roi.
Henri, s'étant fait verser a boire:
—Je bois, dit-il d'abord, au bonheur de la nouvelle marquise de Liancourt, qui s'appelait hier mademoiselle d'Estrées.