Mais tandis que la Ramée s'engageait avec son escorte dans la rue de la Coutellerie par la petite rue Jean de l'Épine qui la précède, un grand mouvement s'opérait en sens inverse, c'est-à-dire à l'autre extrémité de la rue, à l'endroit où elle bifurque avec celle de la Vannerie. Là était une foule assez compacte, assez vacillante, et dont les hésitations formaient un engorgement, une sorte de remous tournant autour des premières maisons, au lieu d'aller joindre le grand courant qui entraînait la multitude à la rencontre du triomphateur.
Au centre de ce groupe était un homme à cheval, gesticulant, se démenant, communiquant à ses auditeurs le feu qui éclatait dans ses regards et dans ses paroles. Cet homme c'était Crillon, Crillon, qui du Louvre avait couru au Châtelet pour délivrer Espérance, et qui, sans ordre du roi, n'ayant pas trouvé le gouverneur, occupé pour lors à l'hôtel de ville avec les architectes, allait chercher ce gouverneur et lui redemander son prisonnier.
Mais chemin faisant, le brave chevalier venait de voir courir les effarés qui criaient: «Le roi est mort!» Il avait vu la consternation rouler et grossir devant lui comme un tourbillon, et ces mots: «Le roi est mort!» l'avaient arrêté dans sa course en le frappant au coeur.
Çà et là fuyaient des gens pâles, les yeux pleins de larmes, d'autres couraient vers le Louvre, et pas un de tous ces gens ne doutait de la réalité. Jamais l'homme n'est incrédule à l'avertissement lugubre des plus grandes calamités. C'est en cela surtout que se révèle sa nature craintive et éphémère.
—Le roi est mort! se dit Crillon comme les autres en arrêtant son cheval à la rue des Arcis, mais c'est impossible, je quitte le roi; il était plein de vie et de santé: c'est impossible.
Le chevalier, en songeant ainsi du haut de sa selle, pareil à une statue, ne s'apercevant pas qu'il parlait haut, et qu'un groupe se formait auteur de lui, un groupe d'honnêtes bourgeois, saisis de respect et de compassion pour cette noble figure, pour ces cheveux gris et cette épaisse moustache du gentilhomme que tout Paris connaissait, admirait et adorait.
Il ne s'apercevait pas non plus, le digne guerrier, qu'en parlant seul, en réfléchissant à la possibilité de cet affreux malheur, il avait peu à peu laissé tomber ses bras, pencher sa tête, et que le vent venait d'enlever son chapeau.
Une femme tout en pleurs s'approcha du cheval immobile, qui flairait la terre durcie, elle appuya sa main sur l'arçon, et dit au chevalier:
—Hélas! M. de Crillon, ce n'est que trop vrai, notre bon roi est mort!
—Qui l'a dit? murmura Crillon encore engourdi par la stupeur.