—Monsieur, dit le rusé gentilhomme, ne perdez pas de temps à nous calomnier, nous avons été envahis chez nous, malgré nous; une troupe de ces partisans du prétendant a forcé nos portes et escaladé nos murs, ils ont pratiqué un trou dans la muraille pour faire fuir leur maître, hâtez-vous, hâtez-vous, sinon nous sommes perdus.
Tout à coup, une clameur auprès de laquelle tous les bruits de la matinée n'étaient que des bourdonnements, s'engouffra dans la rue du côté de la place de Grève. Crillon, dans la crainte d'une attaque dirigea en queue sur sa troupe, dont il était tout au plus sûr, se retourna pour faire face aux nouveaux flots de peuple qu'il voyait s'amonceler dans les environs.
—Vive le roi! hurlait la foule avec des trépignements et des élans indéfinissables.
On vit alors déboucher de la place de Grève un carrosse dont les rideaux et mantelets levés laissaient tout l'intérieur à découvert.
Quatre chevaux traînaient d'un pas pesant la lourde machine entourée de gardes françaises, de gardes suisses, et d'une foule éblouissante de pages, de gentilshommes et d'officiers.
Au fond du carrosse, vêtu de noir, le cordon bleu au col, la tête nue, les joues pâles, était assis Henri IV, souriant malgré sa lèvre fendue, que les chirurgiens avait recousue et pansée. Il tendait ses mains au peuple, qui, de chaque côté du carrosse, se ruait entre les pieds des chevaux, entre les mousquets des gardes, et bénissait Dieu du bonheur inespéré qui lui rendait son roi.
L'air ébranlé par les applaudissements et les cris d'allégresse alla porter cette nouvelle à Crillon, qui, tout frissonnant d'orgueil et de joie, s'alla jeter avec la foule à la rencontre d'Henri IV.
—Quand je vous disais, s'écria-t-il en s'adressant aux bourgeois qui lui avaient prêté main-forte. Vous voyez bien que le voilà et qu'il n'est pas mort!
Ce spectacle, tout imposant, tout merveilleux qu'il fût, n'approchait pas cependant de celui qu'un observateur intelligent eût trouvé sur le balcon des Entragues.
A la vue du roi ressuscité, du vrai propriétaire de la couronne, Marie Touchet et son mari faillirent s'évanouir de peur. Le comte d'Auvergne s'élança par les degrés pour aller complimenter Henri. Henriette poussa un grand cri qui attira l'attention de tous, et tomba sans connaissance aux bras do son père, dans une attitude des plus scéniques.