IV
CHIEN ET LOUP
Voici à quoi Pontis avait employé son temps.
Après sa conversation avec Espérance, nous l'avons vu disparaître. Cependant la Ramée, d'abord menacé par les regards hostiles des deux amis, s'était trouvé tout à coup libre et seul, à partir du moment où Henriette avait pris le bras d'Espérance.
Le jardinier ne s'était pas trompé. La Ramée suivait avec une anxiété bien grande chaque mouvement de la jeune fille chaque geste d'Espérance. De quoi pouvaient-ils parler? Comment s'était-elle si vite remise de son émotion, elle, une femme, tandis que lui, fort et hardi, tremblait encore à l'aspect de sa victime échappée à la mort?
La tête de la Ramée se brouillait dans la contexture de toutes ces intrigues. Il ne pouvait suivre à la fois ni le génie astucieux des Entragues, ni le génie primesautier de la turbulente Henriette, et lorsque tout cela se compliquait de la présence d'Espérance, des serrements de mains que lui prodiguait la jeune fille, de la patiente complaisance de Marie Touchet, la Ramée n'y comprenait plus rien. Le comte d'Auvergne, le roi, Espérance, Ormesson, Saint-Denis, Bezons, dansaient comme des visions de fièvre dans son cerveau vide, et, réellement, c'était trop d'impressions diverses pour la force d'une seule créature. La jalousie, la haine, la peur et le fanatisme religieux eussent suffi isolément à tourner quatre cervelles.
Le jeune homme s'appuyait donc à son arbre comme un captif à son poteau, et il attendait que le jour et le calme pénétrassent en maîtres dans son intelligence, déjà même une idée lui apparaissait distincte, celle de marcher vers les deux interlocuteurs, Henriette et Espérance, de ramener celle-là près de sa mère, et d'en finir avec celui-ci par une explication décisive. Ce parti souriait à ses instincts de brutale domination. Henriette, subjuguée par la peur d'un scandale, céderait facilement, elle y serait contrainte par sa mère. Quant à Espérance, on lui proposerait d'effacer ce coup de couteau par un coup d'épée lorsqu'il serait tout à fait guéri.
Soudain une main s'appuya sur l'épaule du jeune homme. Il se retourna et vit à un pied de son visage le visage souriant et narquois de Pontis.
C'était la seconde fois qu'il voyait en plein soleil cette pâle et bizarre figure. Dans leur rencontre nocturne à Ormesson, l'ombre les avait empêchés de se bien saisir l'un l'autre. Tout à l'heure au bras d'Espérance, Pontis n'avait été aperçu qu'à travers un rideau de feuillage. Ils ne s'étaient donc bien réellement trouvés face à face qu'au camp de Vilaines et dans le jardin du couvent des Génovéfains.
Ce que disait à la Ramée la figure de Pontis, beaucoup de lignes ne réussiraient pas à l'exprimer, cependant un seul regard le traduisit.