—Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.
Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots âcres, continua d'un ton plus sérieux.
—Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où mon coeur était faible… Alors, chacun le torturait à sa guise. Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!
—Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?
—Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.
—Quelle est l'heure?
—Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un près de lui, ce me semble.
—C'est Concino.
—Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?
—Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des nouvelles.